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Quelles stratégies pour l’internationalisation des entreprises chinoises

CHRISTIANE PRANGE REVIENT SUR LES STRATÉGIES D'INTERNATIONALISATION DES FIRMES CHINOISES

Interview  |  Publié le 11 septembre 2019

Comment les entreprises chinoises s’internationalisent-elles ? Tour d’horizon avec Christiane Prange, professeur de gestion internationale et stratégique à l’Université de Tongji (Shanghai) et directrice du réseau AgileVentureLab.

 

Quel est le contexte de l’internationalisation des entreprises chinoises ?

Elle s’inscrit dans l’histoire politique et économique de la Chine. C’est en 1999 qu’a été lancée par le gouvernement une stratégie pour augmenter les investissements chinois à l’étranger. Avec des objectifs clairs : diversifier les produits, améliorer la qualité, étendre les canaux de distribution et promouvoir les marques chinoises à l’international. Les priorités ont été affirmées successivement par les différents leaders de la Chine. Jiang Zemin (1989-2002) place le développement économique au cœur de sa politique. Avec Hu Jintao (2003-2012), s’affirme la volonté de retrouver la grandeur de la Chine, de développer une société durable et harmonieuse, de donner la priorité au développement scientifique. Le « created in China » succède au « made in China ». La Chine ne veut plus être un pays low cost et veut se donner les capacités d’innover. Dans la lignée de son prédécesseur, Xi Jinping (2012- ?) souhaite faire de la Chine « le leader dans le monde », en particulier dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA). Ses priorités : privilégier un développement durable et équilibré, s’ouvrir plus largement au monde, renforcer la coopération internationale, valoriser la science et la technologie, développer les talents…

 

Et il y a aussi le projet de « Nouvelle route de la soie »…

L’internationalisation des entreprises chinoises est effectivement soutenue par deux initiatives majeures : « Belt and Road » (« Nouvelle route de la soie ») et « Capacity Cooperation » (sur la production et la sécurité alimentaire). La stratégie « Belt and Road » est une grande vision, géopolitique et économique, mais aussi une stratégie pour améliorer la santé des régions de l’ouest de la Chine, en construisant des infrastructures dans les pays voisins. Instrument de soft power bâti sur l’héritage culturel de la Route de la soie, cette stratégie de mondialisation correspond au « grand rêve chinois », à la politique de Xi Jinping et à la volonté du peuple chinois de redevenir un leader mondial.

Comment cette évolution se traduit-elle pour les entreprises chinoises ?

En vingt ans, les entreprises chinoises sont passées du stade de l’internationalisation 1.0 à celui de l’internationalisation 2.0. La première phase visait avant tout à assurer la sécurité des ressources, acheter des chaînes de valeur, rechercher le soutien politique local (par exemple en Afrique) et projeter le modèle chinois sur les marchés émergents. Avec l’internationalisation 2.0, il s’agit d’assurer le retour sur investissement des exportations, de stimuler la demande mondiale, de passer à des investissements de portefeuille et de s’associer avec des opérateurs locaux. Les entreprises chinoises vont à l’étranger pour apprendre, puis ramener en Chine les connaissances ainsi acquises. Pour cette raison, les fusions réalisées par des groupes chinois sont des fusions « light touch », avec une prise de contrôle de l’entreprise mais pas d’interférence dans le management. Durant sa première phase, à partir des années 1990, l’internationalisation de la Chine a été surtout « intérieure » : l’ouverture aux entreprises occidentales a permis aux entreprises chinoises d’accéder à de nouvelles connaissances. L’internationalisation est devenue « extérieure » dans une deuxième phase : les entreprises apprennent désormais sur les marchés étrangers afin d’améliorer leurs produits.

 

Comment les entreprises chinoises s’internationalisent-elles ?

Nous avons développé un modèle intégrant huit dimensions de l’internationalisation – identité, structure, capacités, stratégie, leadership, communication, état d’esprit, connaissances – ainsi qu’un ensemble d’outils, baptisé « The Agility Transformer », pour structurer les décisions sur ces huit dimensions. L’internationalisation nécessite en effet une transformation importante à différents niveaux. Par exemple, l’un des problèmes majeurs des entreprises chinoises est celui de l’image de marque et de l’identité. Sur leur marché domestique, elles changent très souvent de marque, d’identité graphique ou de slogan. Pour réussir dans des environnements plus stables, par exemple en Europe, elles doivent stabiliser leur image de marque. Autre exemple concernant la structure : en Chine, la hiérarchie est très marquée, ce qui peut constituer un frein pour la rapidité de la prise de décision et l’innovation. Certaines entreprises chinoises ont donc adopté une organisation plus flexible, avec des équipes de travail auto-organisées.

 

Et en matière d’acquisition des connaissances ?

L’évolution rapide des marchés et la concurrence exigent un apport de connaissances de niveau mondial. Il s’agit de bâtir des écosystèmes mondiaux de connaissances dans des industries clés comme l’IA. Les Chinois font venir des spécialistes internationaux pour créer de l’excellence à l’intérieur du pays. Les sociétés chinoises établies (Baidu, Alibaba, Tencent) créent déjà un écosystème pour l’IA et il existe déjà en Chine dans ce secteur 14 licornes totalisant plus de 40 milliards de dollars de valorisation. Tout ce développement est guidé par une stratégie à long terme : devenir le leader mondial de l’IA en 2030. La mondialisation de la Chine s’inscrit dans une stratégie politique et économique claire qui lie tous les acteurs et vise à « rendre sa grandeur à la Chine ».

Découvrez les conseils pratiques de Christiane Prange dans “7 leçons à retenir à l’internationalisation des entreprises chinoises“.

La Fabrique de l’Exportation