Criminalité à l’international : quels risques pour les entreprises exportatrices ?

Entretien avec Philippe Very, Professeur de stratégie et chercheur à la chaire Management des risques criminels de l’Edhec.

Quels sont les objectifs de la chaire Management des risques criminels de l’Edhec ?

Les activités légales et illégales constituent deux mondes différents mais liés. Il existe aujourd’hui une incursion très forte d’organisations criminelles dans l’économie légale. L’objectif de la chaire est de comprendre les risques posés par les organisations criminelles et de trouver des solutions pour prévenir et gérer ces risques. Et ces solutions dépendent bien sûr des types d’acteurs criminels auxquels les entreprises doivent faire face.

La chaire est financée par des entreprises, comme Sanofi ou Rio Tinto. Le type de recherche est très particulier : nous réalisons des études de cas sur le terrain, intégrant parfois des rencontres avec les auteurs d’actes illicites. Les missions sont assez variées : problèmes de contrefaçon, ouverture de sites dans des régions du monde où sévissent des guérillas, signature de partenariats dans des pays où les mafias contrôlent une partie de l’économie légale… Nous travaillons également avec des associations de directeurs de sécurité des entreprises (Isma et CDSE) et avec Europol. Ces études de cas sont ensuite retranscrites dans des cours et des enseignements, des conférences, des articles académiques, et différents types de médias (presse, radio, TV).

Comment peut-on classer les différents types d’acteurs et de risques que font courir aux entreprises les organisations criminelles ?

La typologie que nous avons établie pour les dirigeants d’entreprise est le résultat de dix années de recherche (voir tableau). Le premier grand type d’acteurs est constitué par les groupes qui ont d’abord des objectifs idéologiques : les organisations terroristes et les guérillas. Ces organisations vont attaquer des entreprises qui représentent à leurs yeux des symboles de ce contre quoi elles luttent (capitalisme, Etats-Unis, etc.). Elles vont commettre des attaques violentes (attentats, destruction d’installations), des kidnappings, ou même des assassinats, qui vont braquer les caméras sur la cause qu’elles défendent.

« acteurs et techniques »
Source : Monnet, B. et P. Very (2010) Les Nouveaux Pirates de l’Entreprise : Mafias et Terrorisme, Paris : CNRS Editions.

Les prises d’otages d’AQMI au Sahara ou au Mali, entrent dans cette logique : les terroristes se filment avec leurs otages, délivrent leur message et démontrent leur volonté d’aller jusqu’au bout. Une entreprise peut aussi parfois être la victime collatérale d’un attentat, comme Saudia Airlines, dont un équipage a péri dans l’attaque du Marriott Hotel à Islamabad (Pakistan) par l’organisation terroriste Fedayeen-e-Islam en 2008.

A côté de ces actions centrées sur la destruction, ces groupes à caractère idéologique ont aussi besoin de se financer et développent donc des actions de prédation, comme l’extorsion (rançonnement de personnes ou d’entreprises), le kidnapping avec demande de rançon, ou encore la contrefaçon – le Hezbollah, par exemple, était un spécialiste avéré du CD de contrefaçon et gérait cette activité depuis le Paraguay.

Quel est le deuxième grand type d’acteurs criminels ?

Il est constitué par les organisations qui ne poursuivent pas un objectif idéologique mais un objectif économique. Il s’agit le plus souvent de groupes criminels évoluant dans des trafics illicites et qui vont s’intégrer de plus en plus dans l’économie légale. On retrouve d’abord dans cette catégorie des organisations sophistiquées comme des mafias (italienne, japonaise, albanaise, turque, américaine, etc.). En Italie, le revenu des mafias est ainsi estimé à 7 % du PIB.

On retrouve également des organisations transnationales présentes dans les trafics illicites, comme les cartels de la drogue (mexicains, etc.) ou des gangs internationaux sophistiqués comme les Pink Panthers issus de l’ancienne Yougoslavie, spécialisés dans le vol de bijouteries. Figurent aussi dans cette catégorie des guérillas criminalisées, passées d’un objectif idéologique à un objectif économique, ainsi que des gangs comme les Hells Angels au Canada.Toutes ces organisations cherchent à s’enrichir et développent des activités de prédation, visant à prélever un certain nombre de ressources aux entreprises. On observe ainsi des phénomènes d’extorsion (comme le pizzo que fait payer la Camorra, à Naples, ou l’embauche forcée de travailleurs fantômes), de vol (d’équipements ou de produits) et de piraterie (routière ou maritime). Le kidnapping d’employés avec demande de rançon est également utilisé et très difficile à gérer pour les entreprises. Enfin, il y a les cas de fraude ou de vol de propriété intellectuelle, de données ou de savoir-faire.

Quelles sont les autres « techniques » utilisées par ces groupes criminels ?

Outre la prédation, les entreprises peuvent également être victimes de ce que l’on appelle le « parasitisme » : plutôt que de dessiner leur propre logistique, les organisations criminelles vont s’appuyer sur la logistique de l’entreprise pour organiser leurs trafics illicites. Elles vont par exemple utiliser les camions de l’entreprise pour transporter de la drogue ou encore les circuits de certains organismes financiers ou bureaux de change pour blanchir de l’argent sale. Walmart (2012) et HSBC (2016) ont ainsi été accusés d’avoir blanchi l’argent des cartels mexicains.

D’autre part, une entreprise qui s’internationalise peut également se retrouver face à des sociétés qui ont pignon sur rue mais dont la conception de la compétition n’entre pas dans un cadre légal. Les mafias sont ainsi très présentes dans la contrefaçon, d’autant que les peines prévues pour ce type de délit sont bien moins lourdes que pour le trafic de drogue. Cela peut même aller jusqu’au contrôle d’entreprises, notamment par les mafias italiennes, voire jusqu’au contrôle de marché, comme l’ont été ceux de l’agribusiness en Italie, des déchets en Italie ou au Japon (Yakuzas), ou encore du ciment à New York.